Bien lire : non
Je me rends compte que je n’écris pas beaucoup ici, alors que j’ai tant à dire, et je crois que c’est le cas de bcp de personnes qui ont tellement à dire : elles ne parlent pas. Par épuisement, et aussi parce qu’il y a les conséquences. Parce qu’il n’y a pas que Bolloré, il y a aussi des loups déguisés en agneaux. Pas d’exception cultuelle en ce qui concerne les privilèges et le pouvoir dans nos milieux.
Je suis en train de créer un blog sur bear, un système de blog en markdown minimaliste sans réseaux sociaux où je pourrai écrire, évoquer ce que je vis, ce que j’ai vécu, un peu caché. Sans partage sur les réseaux sociaux. Il y aura peut-être juste un flux rss. Les personnes intéressées pourront m’écrire pour l’adresse. Le blog n’est pas indexé sur les moteurs de recherche je crois. Je préfère que ça reste ainsi, un peu secret, sans relais sur les réseaux.
Mais je voulais parler d’autre chose.
Une prof d’art, Morgane Ahrach, vient de m’envoyer un épisode de podcast, écoutable (tapez podcast rebonjour invitée Célia Muller) sur les principales plate-formes, je vous le conseille. Morgane est bègue, et donc elle m’a prévenu qu’elle lisait un extrait de Douceur de la musculation et que son bégaiement avait un impact. Et ça m’a fait penser à un truc que j’ai souvent entendu : “Lui/elle est un lecteur géniale/une lectrice géniale, quelle voix” etc, et tout le temps c’était appliqué à des personnes qui lisaient sans trébucher, c’était parfait, pro. En écoutant Morgane Ahrach lire, j’ai compris que pour moi c’est plutôt ça bien lire, en tout cas je veux davantage de lectures de personnes qui hésitent et trébuchent. La beauté est là. Merci à elle, pour sa lecture, et de m’avoir rappelé ça. Je parle aussi pour moi, je pense que je ne suis pas un bon lecteur comme on l’entend, ma voix change de tonalité, elle fluctue, ça ne se passe pas facilement sa rencontre avec l’air, parfois aussi mon esprit va ailleurs à cause de stimuli externes à gérer. Et je me souviens il y a très longtemps (j’étais tout jeune et timide), j’avais été invité par des gens d’une émission de France Culture inspirée d’un mouvement littéraire, qui pensaient que je pourrais rejoindre l’équipe, j’étais tout content et terrifié, j’avais écrit un texte, et j’avais lu au micro pour faire un essai, et je sais, je le sentais, je l’entendais, c’était une de mes premières fois, c’était compliqué, pas terrible. Je n’avais plus jamais eu de nouvelle de l’équipe, sans doute ils avaient été déçus. Pas de deuxième essai. Ni même un mot. Rien. Juste le silence. Parce qu’il faut être bon tout de suite, même sur la radio publique, même pour ceux qui se disent les héritiers de mouvements littéraires. Et si tu n’es pas bon, c’est ta faute donc tu as le droit juste au silence tant pis pour toi. Ce n’est pas l’émission le problème, peu importe son nom, c’est un cas général : c’est tout, partout. C’est cette société : il faut bien lire, et c’est juste une excroissance de : il faut bien se tenir, bien respecter les règles, les normes. Il faut montrer, démontrer, maîtriser. Ne pas trembler, ou alors trembler avec grâce, ça ça va, et moi je n’ai pas ça la grâce, et tant d’autres personnes non plus. On tremble de peur, de froid, parce qu’on n’est jamais à notre place, parce que ça cloche entre le monde et nous. C’est pas très gracieux apparemment.
Donc fatigue à l’égard de ceux qui lisent bien et parlent bien, qui sont charismatiques, fatigue aussi à l’égard de toutes les personnes qui sont fascinées par ce type d’être humain, cet archétype. Je vois qu’il y a un grand désir d’admirer, ça mettra du temps à être détricoté, les gens sont terrifiés et perdus, donc ce charisme, cette assurance, ça fait comme si le monde avait un sens simple, comme si des êtres savaient, eux, et donc ça rassure, et ça n’a pas de prix (à part notre humanité et notre liberté malheureusement). Mais c’est exactement ce qui nous précipite de catastrophe en catastrophe, la fascination, le goût du charisme. Pourtant il y a des manières d’aimer, de soutenir, d’être inspirée qui ne sont pas dans le registre de la fascination, de l’admiration. Il y a des gens à aimer, et souvent ils et elles trèbuchent, leur voix hésite, se trompe, fait une pause, se casse, bafouille, se taisent. Là est la politique. Et là est la beauté. Une beauté qui lutte, qui sera déclassée, et sans doute pas rappelée par la radio, sans doute pas très applaudie, mais là est mon peuple, là sont les miens.
Et je me rappelle que malgré tout parfois si je parle bien, trop bien, par exemple lors d’une rencontre, si ça devient fluide et évident, et que je prends trop de place, avec l’assentiment et le plaisir des autres, ça marche comme ça ce jeu, alors c’est un signal d’alarme, je l’ai compris peu à peu. Ça ne va pas, quand ça fonctionne si bien. Il faut s’excuser alors, se reprendre de ses mots, se déprendre, se délivrer de notre propre agilité, et de notre plaisir, et du plaisir de l’auditoire, et retrouver de la justesse dans la maladresse, retrouver où buter, et trébucher. Parce que tout est là. Ce qui compte et ce qui compte de nous et des autres.
C’est un point compliqué, car en même temps : être sur scène est rassurant pour moi car les relations interpersonnelles sont compliquées, douloureux, alors que séparé des autres pour parler, c’est parfait, je dresse un rideau, une rivière, je maîtrise, je suis protégé, je forme une distance qui me correspond et m’apaise. Avec tout ça, j’essaye de me débrouiller. J’essaye de ne rien oublier, en tout cas.

Touché coulé. Ça fait écho au même endroit en moi qu'un passage du dernier livre de Louise Morel, Je dis la vérité, dans lequel elle parlait des ados. "Les ados comme ça me font peur. J’ai beau avoir presque quarante piges, je sais qu’ils flairent en moi
Je ne sais pas. Ils voient bien que je n’étais pas eux et je vois bien qu’ils ne seront jamais moi. C’est la facilité à être. Se sentir à sa place dans le monde, se mouvoir sans gravier dans la chaussure et sans balai dans le cul." Quel réconfort à lire d'autres récits que ceux des dominants, celleux pour qui tout est fluide, sans tremblement ni bavure. Merci, merci.
un truc qui m’a toujours super colère, cette histoire de charisme! ce qu’il faudrait avoir sans faire d’effort, le truc en plus qui semble faire toute la différence, qui ne s’apprend pas par coeur. merci pour le petit mot d’introduction, pensées pour les invisibles qui n’ont pas l’énergie, la santé, le luxe du temps pour (se) raconter <3