Pourquoi j'ai écrit La Tendresse des catastrophes part 1
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Il y a mille raisons bien sûr, et parler de l’origine d’un livre est complexe, c’est tissé de souvenirs et de fictions. Mais essayons.
J’ai écrit ce livre d’abord je crois parce que je voulais retrouver et convoquer les êtres que je connais et que j’aime et qui existent peu dans les romans ou les films. Je voulais des personnages queer, handicapées, racisées, précaires. Je voulais montrer aussi une famille choisie, deux amies qui parlent d’avoir un enfant ensemble. Purée de rutabagas, stop, je ne peux plus lire de romans avec uniquement des personnages valides, hétéros, qui n’ont pas de problème à payer leurs factures et leur complémentaire santé.
Je voulais aussi d’autres personnages masculins. Sans doute car je suis le père d’un garçon, je veux proposer d’autres modèles d’hommes, des hommes pas ancrés du coté de la virilité, qui ne sont pas centrés sur eux-mêmes. Ainsi j’ai écrit Max comme un personnage qui n’est pas accroché à son ego et qui laisse de la place. Je n’en peux plus des Darcy, je n’en peux plus des mecs hétérosexuels dans les fictions qui sont comme dans la vie. Ça va, ok, on sait. Autant je n’ai pas de mal à trouver des personnages féminins complexes et originaux, autant les personnages masculins sont souvent en plein dans le cliché (que ce cliché soit une réalité est clair bien sûr). Alors mon boulot est là, d’abord parce que ça m’intéresse créativement, mais c’est aussi important politiquement : il s’agit de changer les représentations car celles-ci ont une influence sur le réel. La société est le lieu d’une guerre culturelle et les auteurices ont un rôle à jouer. Nous ne pouvons pas nous contenter d’enregistrer une forme simplifiée du réel.
Aussi je ne voulais pas que les personnages de mon livre soient uniquement du côté du tragique. Coline en parle très bien dans Eloge des fins heureuses (éditions Daronnes) : décrire des personnages pauvres, opprimés, uniquement par le prisme de leur souffrance est un point de vue de surplomb, limité et condescendant. Un point de vue de privilégiés souvent qui par leur réalisme soi-disant engagé maintient les opprimés dans leur case. Contre ces auteurs, je voulais montrer la beauté, le génie, la poésie, la tendresse, l’intelligence de ces personnages. Parce que c’est ce que j’ai vécu. Mon père était alcoolique, chômeur, SDF, mais il était aussi brillant et drôle. Il était une victime, mais pas que, ce n’est qu’une petite part de ce qu’il était, et le réduire à ça est violent. Que le réalisme social et psychologique aille se faire foutre car c’est trop souvent une caricature classiste et validiste. Montrez moi comment sont représentées les personnes qui en prennent le plus plein la gueule et je vous dirai d’où vous parlez.
Au-delà des personnages, je voulais parler de la dureté de nos vies, et donc la question de l’argent et du logement particulièrement à Paris et dans les villes devait apparaître. Comment un roman contemporain peut-il ne pas parler d’
argent et de logement ? Sans doute parce que beaucoup d’oeuvres sont écrites par des gens pour qui ces questions ne sont pas un problème.
On écrit par amour des livres, et aussi par colère et déception, par envie de mettre le bordel dans les représentations, et par désir d’y retrouver les nôtres. On écrit pour créer les livres qu’on aimerait lire, pour que ces livres portent nos histoires et les nôtres, et pour leur rendre justice.

C'est exactement pour toutes ces raisons que j'ai ADORÉ la tendresse des catastrophes. Merci Martin pour ce livre !
Très TRÈS envie de lire ce livre